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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 21:13

En 2001 paraît le dernier opus en date des aventures de Lew Griffin. Il s’intitule Ghost of a flea et devient, après traduction par le tandem Stéphanie Estournet et Sean Seago, Bête à bon dieu en 2005.

 

La première question qui se pose invariablement, à chaque nouvel opus de la série, trouve vite sa réponse. L’intrigue se situe cinq ans après la mort du fils de Don Walsh, cinq ans après la dernière aventure au niveau Bête à bon dieu (Gallimard, 2001)chronologique,  L’œil du criquet. Des pigeons sont empoisonnés dans un parc, tombant comme à Gravelotte. Don Walsh, fraîchement retraité, est touché par une balle lors d’un hold-up qui tourne mal. Alouette vient de donner naissance à une fille et Lew vit toujours avec Deborah. David, son fils, disparait et tous ces événements se confondent avec ses souvenirs. S’imbriquent pour le changer encore.

La structure du roman est assez particulière, les chapitres se succèdent, mêlant le présent de Griffin à ses souvenirs. Comme un ramassé, un résumé, de la série. Les souvenirs et le présent s’étaient jusqu’ici succédés d’un roman à l’autre, même si le temps progressait selon la seule volonté du narrateur, avançant, revenant en arrière, s’arrêtant… Observant toutes ces circonvolutions.

On le sait, Bête à bon dieu est le dernier de la série et on l’éprouve à la lecture, Lew cherchant une nouvelle fois à se définir, tout en réalisant que le temps, ce temps qu’il observait tant, a filé…

 

LaVerne était partie. Baby Boy McTell. Hosie Straugher. Harry, l’homme que j’avais tué à Baton Rouge. Le fils de Don. Nous tous, tôt ou tard. Avant longtemps, avant que quiconque s’en soit rendu compte.

 

Le temps a filé et l’a rattrapé, il s’est mis à parler plus souvent au passé qu’au présent. Mais Lew arpente toujours les rues de sa ville, énumérant, égrainant, ce qu’il observe en une longue liste rendant compte de ce qu’est devenue La Nouvelle Orléans, ou ce qu’elle a toujours été.

Il arpente les rues de sa ville et croise de nouveau ceux qui ont jalonné ses histoires, Don Walsh, Deborah, Doo Wop, Rick Garces. Ses souvenirs, ses évocations nous rappellent les intrigues passées grâce à une multitude de clins d’œil.

Mais le temps a passé et pour mener à bien la dernière recherche qui lui est confiée, il s’appuie sur ses proches… Alouette reçoit des courriers menaçant. Avançant encore pour ne pas perdre l’élan, pour que le sol ne se dérobe pas sous ses pas, Lew cherche.

 

Il y a longtemps que j’ai arrêté de compter le nombre de fois où ma propre vie avait perdu son sens, tourné à l’aigre, combien de fois elle s’était figée. Je pensais savoir où j’allais, chaque station, chaque arrêt, dans ma poche de chemise les deux dollars pour le déjeuner servi à Natchez ou à Jackson, pour me voir finalement détourné sur une voie secondaire, la locomotive disparue depuis longtemps, l’appel mélancolique s’évanouissant.

 

Car, bien sûr, une nouvelle fois, en cherchant une vérité chez les autres, c’est avant tout lui que Lew cherche, scrute. Connaissant les risques d’une telle quête, les ayant déjà affrontés. Sachant qu’il pourrait se perdre.

 

L’introspection peut aussi mener à ça. Si vous poursuivez, vous enfonçant niveau après niveau, vous ne pouvez pas revenir à la surface. On continue juste à ressasser les mêmes pensées, posant nos pas dans d’anciennes traces de pas.

 

Au final, au long de son parcours, Lew Griffin, et James Sallis à travers lui, se seront posé la question de la narration. Son inscription dans le temps, son rapport avec les souvenirs, ses origines, son rapport au monde et à l’histoire de chacun. Son rapport à la culture et à son évolution.

 

Rien de tout cela n’avait été un rêve, comme je l’avais d’abord envisagé en revenant à moi. Rien qu’une de ces imitations de fortune produites par la société, des loques et des lambeaux de films, de médias, de littérature populaire, cette nouvelle mythologie que mon âme errante avait faite sienne et dont elle s’était parée aux yeux de tous. Infime protection.

 

La question d’une culture populaire, d’une littérature populaire, n’est pas la moins intéressante de celles posées par Sallis. Notre rapport à la culture et la séparation apparue entre un art pour les élites et un autre pour le commun des mortels sont également l’un des éléments fondateurs de l’écriture de l’auteur… Nous montrant qu’il peut toujours exister des ponts entre l’un et l’autre, à l’image de ceux qu’il jette en nous parlant de certains écrivains tel Fearing dans cet opus, ce dernier apparaissant presque comme un double de Sallis.

 

C’est à l’époque de Fearing que l’Amérique est devenue une société urbaine. C’est aussi avec le développement des mass media que le grand schisme a commencé à s’élever entre art intellectuel et art populaire, et Fearing portait ce schisme en lui, adoptant consciemment, d’une part un type d’écriture qui le limitait, et trouvant, d’autre part, dans ses limites, un déchaînement de puissance créative qu’il n’aurait peut-être pas pu trouver autrement.

 

A travers sa série, Sallis aura exploré bon nombre de questions qui se posent quant à la narration, s’attardant plus particulièrement sur certaines d’entre elles, comme l’importance du temps, de son écoulement, du sens dans lequel le prendre et de comment en jouer. Il se sera posé toutes ces questions au travers du parcours de Lew Griffin, un parcours prenant, captivant, proche de nous, servi par un style d’une grande qualité, riche et délicat.

 

Après Griffin, Sallis est parti à l’assaut d’autres territoires, tels ceux adoptés par John Turner, en commençant par Bois mort.

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Published by Jérôme Jukal - dans Sallis James
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