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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 14:41

A la fin des années 40, une série voit le jour, une série qui puise dans le réservoir d’une certaine littérature nord-américaine mais qui va bientôt chercher à créer un vivier de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est à ce titre que Marcel Duhamel, fondateur de la collection, va s’adresser à un auteur de romans populaires de l’époque, romans ancrés dans une réalité sans tentative d’embellissement, sans édulcorant. Ce romancier s’appelle Jean Meckert, reconnu mais pas suffisamment lu, et l’offre va lui plaire… Un défi qu’il va relever, d’abord comme un carcan dans lequel entrer puis duquel s’échapper. Auteur Gallimard, il passe de la “blanche” à la “série noire” sans changer de maison.

 

Le premier roman signé Amila est un pur produit de la “série noire” de l’époque. Cadre et vocabulaire compris. Meckert, l’auteur Des coups, situe l’action de ce premier roman de commande aux Etats-Unis… si loin de ce qui constituait son univers jusque là. Y’a pas de bon Dieu ! se déroule sur les premières pentes des Montagnes Rocheuses, dans le parc de Yellowstone. Le roman raconte l’histoire d’un village, une communauté presque fermée sur elle-même. Une communauté qui va affronter un ennemi venu de l’extérieur, un ennemi qui va s’infiltrer et diviser…

Y'a pas de bon Dieu ! (1950)Paul Wiseman, le pasteur méthodiste, nous narre l’histoire. Cette lutte du pot de terre contre le pot de fer. Il nous la raconte tout en nous confiant ses doutes et autres sentiments.

Bien qu’ancrée dans le fin fond des Etats-Unis, l’intrigue n’est pas sans rappeler des événements survenus de ce côté-ci de l’Atlantique à la même époque. Nous sommes dans les années 50 et l’industrialisation reprend du poil de la bête, l’industrialisation et la consommation. Tout cela nécessite des ressources, nouvelles ou plus anciennes, qu’il faut développer. On va notamment chercher l’énergie un peu partout, quitte à défigurer certains paysages, à transformer certaines régions en les inondant pour profiter de ce que les centrales hydrauliques peuvent apporter. Il faut de l’énergie, quitte à déplacer des populations, à leur effacer leur lieu d’origine sous des tonnes d’eau.

Meckert, sous couvert de nous raconter une histoire états-unienne, touche à l’actualité de son pays…

Il nous raconte les tensions occasionnées par cette lutte pour la préservation d’une vallée, les tensions entre l’appât du gain et l’envie de ne pas oublier d’où l’on vient. La tension monte et l’on sait qu’elle atteindra un certain paroxysme, on le sent.

Pour cette première incursion dans l’univers du polar, Meckert respecte les codes, allant jusqu’à adopter le vocabulaire en vogue dans la série noire de l’époque, se voulant proche du langage parlé et utilisé de gré ou de force… notamment dans les traductions pas toujours respectueuses des originaux nord-américains. On cherche à coller à l’époque.

Meckert vient d’entrer dans une nouvelle période et, pour l’occasion, il adopte un nouveau pseudonyme, John Amila… Son prénom anglicisé suivi d’un nom qu’il a négocié avec Duhamel. Et pour s’intégrer parfaitement dans la “série noire”, le roman est même annoncé comme traduit de l’anglais par Meckert.

 

Le deuxième roman signé John Amila paraît trois ans plus tard, en 1953. Avec Motus !, Amila semble accepter de basculer dans le polar. Celui qui était encore un auteur de roman social dans le précédent, roman social mâtiné d’une intrigue polardeuse, se lance cette fois dans le polar en jouant avec sa forme, une certaine légèreté.

John Amila revient en France, il s’installe dans un paysage qu’il nous proposera dans d’autres romans, une écluse surMotus ! (1953) les bords de Marne. Il a visiblement accepté de se fondre complètement dans l’univers de la “série noire” en proposant une intrigue à rebondissements, une intrigue légère, filant au gré des courants et dont on peut parfois avoir l’impression qu’elle est inventée au fur et à mesure… pour notre plaisir, parce que son déroulement, son évolution sont, du même coup, difficile à deviner.

La tension qui monte cette fois est celle de voir l’étau se resserre autour du narrateur, André Lenoir, travaillant à l’écluse et pour qui la découverte du corps d’un marinier va être le début d’aventures s’approchant du thriller contemporain. Alors que l’intrigue se déroule sous nos yeux, Amila, de retour au pays, adopte un ton qui était le sien quand il ne s’appelait pas encore ainsi et qu’il va développait au fil des années. Un ton sans concession, où tout le monde va en prendre pour son grade et où l’humain sera présenté tel qu’il est, se satisfaisant de petits arrangements, pas toujours reluisant… Le ton que l’on pouvait sentir dans les dernière pages de Y’a pas de bon Dieu s’affirme.

J’ai évoqué ce roman sur le site Pol’Art Noir, juste ici.

 

John Amila revient deux ans plus tard. Meckert ne le sait peut-être pas encore mais il est en train de basculer définitivement du côté de ce double, il vient de signer deux romans l’année précédente et il n’en signera pas d’autre avant quasiment trente ans… pas d’autres sous ce nom qui est pourtant le sien.

La bonne tisane inscrit un peu plus Amila dans l’univers du polar. Cette fois l’intrigue se penche sur des personnages La bonne tisane (1955)parfaitement intégrés au petit monde que Duhamel contribue à populariser. Nous sommes chez les truands, ceux que l’on croise si souvent dans les romans à la couverture jaune et noire… Nous sommes chez les truands mais nous restons chez Amila, qui continue à creuser son chemin, à se faire sa place, à s’affirmer comme auteur dans une collection qui n’a pourtant pas pour vocation d’en révéler, plutôt d’offrir des intrigues calibrées, entrant parfaitement dans l’ensemble qu’elle propose.

Amila y vient avec sa propre petite musique qui en fait un écrivain à part. Ses propres obsessions, son regard tout personnel sur la société. Il nous offre à voir des truands dans une guerre de succession, des intrigues pour reprendre un marché… Dans le même temps, il fait une place aux gens ordinaires, observateurs distanciés des règlements de compte, observateurs qui n’en sont plus à certains moments et viennent se mêler à l’histoire. Les infirmières de l’hôpital du quartier croisent nos malfrats dans un café avant de prendre leur service, les croisent à nouveau quand ils atterrissent dans leur service. Et nous les suivons elles aussi dans leur vie de tous les jours, nous les suivons découvrant leur métier pour celle qui sont élèves et débutent.

En même temps qu’il nous offre une histoire de bandits, avec le chauffeur aux dents longues, la maîtresse qui veut sa part du gâteau et les concurrents, Amila nous décrit une tranche de vie ordinaire, avec des questionnements ordinaires mais plein de sel, si proche de nous, du monde du travail, de la vie de tous les jours avec ses hauts et ses bas… Amila est un auteur social, un auteur qui nous plonge dans la société grâce un esprit d’observation aiguisé, une sensibilité véritable. Un témoin de son époque, un témoin talentueux.

 

Le quatrième et dernier roman signé John Amila paraît un an plus tard. Il prend place de nouveau en France et annonce l’ancrage définitif de l’auteur par un changement de prénom qui le ramènera de ce côté-ci du monde. Le changement de prénom viendra pour le livre suivant.

Sans attendre Godot reprend les personnages rencontrés un an plus tôt, les truands et ceux qui tournent autour. Nous retrouvons la maîtresse du Comte, Maine, qui a changé de protecteur et mène sa barque. Un protecteur affublé d’un Sans attendre Godot (05-1956)nom déjà croisé en littérature, Godot.

Comme pour le roman précédent, Amila ne va pas se contenter de ce milieu fermé, il va l’ouvrir au reste de la société, cette fois par l’intermédiaire de la famille de Maine. Son ancien mari, le premier, un cheminot, leur fille, élevée loin de la vie de sa mère. Le père et la fille vont s’intégrer dans l’histoire, s’adapter à ce milieu qu’ils découvrent et tenter d’en sortir… Mais une fois qu’on s’est frotté à un endroit nouveau, il en reste quelque chose, ils ne pourront plus être les mêmes, toute expérience vous change.

Le milieu des truands tel qu’il l’avait décrit précédemment va s’enrichir d’un pan nouveau, la politique, les affaires, tout cela est lié et Amila ne se gène pour charger la barque.

L’intrigue est rondement menée, la tension monte jusqu’au final toujours aussi maîtrisé chez le romancier, toujours aussi prenant. Toujours aussi peu soucieux d’une quelconque morale mais au plus proche de la réalité…

Ce quatrième roman confirme l’importance d’Amila, confirme son intérêt.

Il faudra attendre deux ans pour le roman suivant, cette fois signé Jean Amila… Meckert retrouve son prénom et adopte presque définitivement son nouveau nom.

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Published by Jérôme Jukal - dans Amila Jean
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