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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 18:09
En 2003, James Sallis tourne la page Lew Griffin, une nouvelle fois. Il l’avait déjà fait le temps d’un roman,  La mort aura tes yeux, en 1996, mais, depuis cette seconde fois, il n’y est pas revenu. Toujours pas. Son nouveau roman est le premier d’une trilogie et s’intitule Cypress Grove. Traduit par Stéphanie Estournet et Sean Seago, il devient Bois mort en 2006 à la “série noire”.
 
L’histoire débute alors que le shérif vient pour la première fois rencontrer John Turner. Pas une simple visite de courtoisie. Nous sommes dans un coin retiré du Tennessee, plutôt calme, rarement confronté à la violence. Et voilà qu’un meurtre y a été commis. Le shérif Lonnie Bates est venu enrôler Turner parce que ce dernier a Bois mort (Gallimard, 2003)plus l’habitude de ce genre d’affaire, il a été flic à Memphis… John Turner est ainsi embarqué dans l’histoire, lui qui vivait reclus, isolé des hommes, fuyant leur société autant que lui-même ou ce qu’elle avait fait de lui.
Turner est un homme qui s’est mis en retrait après avoir trop vécu et subi d’événements. Ancien flic, il a également fait de la prison puis est devenu thérapeute… Une vie bien remplie. Une vie qui revient sans cesse, qui le hante, une vie qui nous est racontée en alternance avec l’enquête qui préoccupe Bates et Don Lee son adjoint. Un homme, inconnu, a été retrouvé par un couple d’adolescents, son corps épinglé, empalé et abandonné dans une posture voulue, mise en scène.
Turner reprend les bonnes habitudes, fouille et farfouille, revenant se frotter à ces hommes dont il s’était isolé, dans sa cabane au fond des bois. Il va d’une piste à l’autre, recueille les indices, les passe en revue encore et encore. Cherchant un sens… Dans le même temps, il ressasse ses souvenirs, les événements qui l’ont mené à ce trou perdu, cet isolement volontaire, des balles qu’il a tirées, trois, des enquêtes qu’il a menées et de leurs conséquences. Les interventions, les patrouilles, les équipiers, la prison. Tous ces moments saillants qui ont jalonné, marqué, sa vie.
Il y a une évolution, un changement d’univers incontestable, entre ce coin désolé, presque désert du Tennessee, rappelant par moment l’ambiance des romans de Craig Johnson, et La Nouvelle-Orléans de Lew Griffin. Les deux hommes, les deux narrateurs, qui se cherchent, ne se cherchent pas de la même manière, l’un fouillait dans ses souvenirs pour comprendre qui il était, l’autre cherche dans ses souvenirs cet homme qu’il a fui, cet homme qu’il était devenu.
Les personnages secondaires ont toujours leur importance, le shérif Bates et son adjoint Don Lee, Van Bjorn, intermédiaire entre la police scientifique et l’enquête et la victime…
 
La trajectoire de John Turner est touchante, émouvante, prenante. Elle nous met en présence d’un homme qui n’a que peu choisi, surtout subi, le Viet Nam, la prison, son désir d’aider les autres…
Je n’ai jamais choisi de ramper dans la jungle d’un pays si éloigné que je n’en avais jamais entendu parler. De tuer mon équipier, ni de tuer un homme à qui je n’avais rien à reprocher en prison, un homme que je connaissais à peine. Et ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais appelé mon agence de voyages pour m’organiser un séjour de onze ans au trou.
 
L’enquête menée par les trois enquêteurs est plus déroutante, conduisant à une conclusion surprenante. Le cinéma, un certain cinéma s’invite à la fête dans ce coin pourtant loin de ces loisirs ayant déserté les campagnes, par souci de rentabilité, de concentration… L’art qui se veut populaire devenant une industrie, sans laisser de place à d’éventuels artisans. Surprenant, déroutant.
 
Et le temps est toujours un élément important de la narration chez Sallis. L’alternance entre une enquête linéaire, ancrée dans le présent, et l’évocation de souvenirs passés, remontant dans le désordre. Cet importance du temps est d’amblée évoquée.
Par ici, on n’est jamais loin de comprendre que le temps est une illusion, un mensonge.
Tout en étant un mensonge, le temps est aussi ce qui situe les personnages. Ce temps qui malgré tout avance inexorablement.
A mesure que l’on avance en âge, les signes que le monde change apparaissent d’abord subtilement. Un jour vous vous rendez compte que vous êtes largué au niveau musique, et que tous ces nouveaux trucs vous échappent totalement. Puis les flics se mettent à ressembler à des ados. Vous vous rendormez, et vous vous réveillez dans un monde que vous avez peine à reconnaître. Courir, par exemple. Soudain tout le monde court.
Outre le temps, et les rapports qu’il entretient avec nous ou que nous entretenons avec lui, Sallis se penche sur une nouvelle question, un nouveau thème. Celui de la grâce. Cette grâce après laquelle nous courons tous.
La grâce est un gibier difficile à traquer. Sputnik, Malone ou Platon, l’un comme l’autre, aurait été bien en peine de l’épingler. La plupart d’entre nous peuvent s’estimer heureux s’il leur arrive ne serait-ce que de l’apercevoir une seule fois dans leur vie – de dos, peut-être, tandis qu’elle s’éloigne hâtivement à travers la foule.
La grâce dont parle l’écrivain devient une quête pour ses personnages. Quête consciente ou non. Quête qui explique certains moments d’une vie. Certaines étapes.
Quête qui peut vous mener jusqu’à un bosquet de cyprès, dans un bois pas si mort que ça. Ou prendre les airs et le titre d'un vieux morceaux de bluegrass.
 
 
Après John Turner, un nouveau personnage apparaît dans la bibliographie du romancier, un personnage sans nom, à la manière de Robin Cook ou de Hugues Pagan, un personnage toujours mené par cette quête de la grâce. Ça et d’autres choses. Un personnage qui apparaît dans le roman suivant, Drive, avant que Sallis ne revienne à John Turner pour les deux derniers romans de la trilogie qu’il lui a consacrée…

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Published by Jérôme Jukal - dans Sallis James
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