Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 22:12

Le troisième livre de la trilogie de Murakami, 1Q84, se déroule d’octobre à décembre. Après le printemps dans le livre 1, l’été dans le livre 2, Aomamé et Tengo vivent une troisième saison de cette année particulière… Si proche de celle que nous avons connue mais pas tout à fait la même. Un nouveau point de vue rejoint le leur, celui d’Ushikawa, personnage croisé auparavant. L’alternance des chapitres se fait donc entre eux trois.

Après s’être quasiment frôlés, nos deux protagonistes se sont éloignés. Leur désir le plus profond est pourtant de se voir, de se retrouver… Aomamé reste dans l’appartement d’où elle a aperçu Tengo et Tengo va vivre dans la ville où son père est hospitalisé pour être près de cet endroit où il a revu Aomamé, ou son double.

 

Le temps est un autre personnage de l’histoire, une donnée importante. On le croise dans les conversations et il ne passe pas de la même manière pour chaque personnage… Nous les suivons en parallèle mais pas toujours au même moment.

 

1Q84 Livre 3 Octobre- Décembre (2010)“En réalité, le temps n’est pas rectiligne. Il n’a même aucune forme. C’est quelque chose qui, dans tous les sens du terme, ne possède pas de forme. Mais comme nous ne sommes pas capables de concevoir des choses qui n’ont pas de forme, nous le figurons sous l’apparence d’une ligne droite, par commodité. […] Peut-être que le temps ne ressemble pas du tout à une ligne droite. Peut-être qu’il se présente sous la forme d’un donut en escargot.”

 

Le temps se dilate pour les uns quand il passe si vite pour les autres mais, au final, il concorde pour tous. Ce jeu sur le temps et l’alternance des points de vue nous permet parfois de vivre la même scène sous trois angles différents… à des moments différents du livre.

Ushikawa, lui, se bat contre le temps… Il doit retrouver Aomamé, il doit racheter une faute dont il n’est pas entièrement responsable. Et les Précurseurs sont toujours là malgré la disparition de leur leader. Ils sont là et affectent toujours la vie des protagonistes.

 

Aomamé et Tengo se cherchent et sont recherchés. Nous sommes maintenant sûrs qu’ils vivent la même histoire, dans le même monde. Nous sommes sûrs de ce lien et d’autres… Certains vont apparaître au long de ce troisième volume.

 

Et Murakami joue de ces différents ingrédients. Il sonde, observe, chacun. Il fouille, prend son temps. Les pensées de ses personnages nous sont livrées, les rebondissements ne sont pas pléthores mais on ne peut décrocher. Ce n’est pas un de ces romans qui nous obligent à tourner les pages pour savoir ce qu’il se passe ensuite ; c’est un roman qui nous prend, nous rend curieux, nous donne envie d’en savoir toujours plus sur les protagonistes comme pour vérifier que nous les connaissons vraiment… Et nous finissons par les connaître.

C’est un roman exigeant, qui oblige le lecteur à s’enfoncer loin en chacun. A s’enfoncer et à l’accepter. A accepter la dissection des personnages. A s’interroger… Ce n’est qu’à ce prix que nous pouvons percevoir une grande partie de l’histoire.

Et puis, l’intrigue nous rattrape, nous attrape et nous pousse à savoir ce qu’il va enfin arriver et comment cela arrivera… Elle nous pousse à nous demander qu’elle est réellement l’emprise du temps. En quoi le temps nous change et en quoi il nous préserve… Peut-on lui échapper ?

 

Au bas de la dernière page, la dernière ligne laisse perplexe “fin du livre 3”… Murakami en a-t-il fini avec cette année ?

Par Jérôme Jukal - Publié dans : Murakami Haruki - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 11 mars 2012 7 11 /03 /Mars /2012 15:06

Au milieu des années 60, comme à la fin des années 50, Amila fait une pause dans sa production romanesque. Il se consacre à d’autres activités, comme le cinéma. Cinq ans s’écoulent après la parution de Noces de soufre.

 

Les fous de Hong-Kong paraît en 1969.

Avec ce roman, l’écrivain nous offre le portrait d’un homme perdu, d’un homme qui ne maîtrise pas complètement ses relations aux autres, un homme à l’image du couple du roman précédent. La société, son évolution, ne font pas de cadeau. Il faut s’adapter… L’économique, la finance, prédominent, de manière de plus en plus globale.

Victor y croit pourtant en débarquant dans la ville. Il s’y croit ou veut y croire. Il est venu négocier un contrat pour la Les fous de Hong-Kong (1969)société de son beau-père, est suivi à distance par son épouse, pas tenu en très haute estime par les deux. Sa situation n’est déjà pas idéale. A peine débarque-t-il que la femme de celui avec lequel il doit négocier passe la nuit avec lui… Mais ce John, cet anglais qui peut paraître naïf, est peut-être son double. Un naïf qui est parvenu à le faire venir pour d’autres raisons que celles qu’il croit.

Les personnages de ce roman sont flous, difficiles à cerner. Comme dans Noces de soufre, les relations n’ont plus la simplicité d’avant, elles ne correspondent plus à ce à quoi on avait préparé cette génération… Dans une ville qui oscille entre communisme chinois, domination anglaise et proximité taïwanaise, les gens oscillent aussi.

C’est un roman qui tente de prendre la température de l’époque qu’a écrit Amila, un roman en plein changement… changement qui est plus proche de celui que nous décrit Amila que de celui auquel certains voulaient croire à l’époque.

Amila capte l’air du temps, nous en proposant une vision désabusée, on le serait à moins. Il capte l’air du temps en commettant un roman prenant, dérangeant… un roman qui ne met pas à l’aise. Cette tendance, pressentie avec Noces de soufre, se poursuit. Elle existait dans les romans précédents mais elle se précise nettement. Les personnages doivent s’adapter à une société qui évolue trop vite, qui ne leur donne pas de place et où en trouver une est loin d’être simple.

 

L’année suivante, c’est Le grillon enragé qui atterrit sur les gondoles.

Le personnage principal est un marginal. Un homme, jeune, ayant navigué d’un extrême à l’autre, des barbouzes aux étudiants à la recherche d’une société nouvelle. L’histoire débute alors qu’il se remet d’un passage à tabac, soigné dans la chambre d’une infirmière en devenir. Un type débarque, M. Michel, et lui propose de travailler pour lui, pour ce qui ressemble à une agence gouvernementale.

Henri Grimont ne sait pas très bien qui il est, qui il peut devenir. Il aime à s’imaginer autrement, à un âge où beaucoup deLe grillon enragé (1970) choses sont encore possibles… Henri Grimont se rêve autrement, il veut qu’on l’appelle Eric et se verrai bien en avatar de James Bond… Et c’est un peu ce que lui propose M. Michel.

Un James Bond à la petite semaine. Un James Bond dont la première mission va se dérouler en Sardaigne… et ne va pas se dérouler tout à fait comme prévu. Car, entre temps, Eric s’est découvert amoureux et se sentant assez malin pour tout gérer, il envisage la Sardaigne en compagnie de Vonette, l’élue de son cœur, l’infirmière qui l’hébergeait. Première entorse à ses engagements… Pour une mission secrète, ça commence mal.

Et si l’on veut mener une mission secrète à bien, il faut être froid, sans sentiment, ce qui ne s’avérera pas simple pour Eric…

C’est à nouveau le portrait d’un homme en marge que nous offre Amila, le portrait d’un jeune qui ne sait pas ce qu’il pourrait devenir à un âge où il est temps de le savoir. Le portrait d’un homme qui voudrait vivre de rien, en dehors du monde… Un naïf à une époque où il ne fait finalement pas bon de l’être.

 

Les romans suivants d’Amila vont être marqués par l’arrivée d’un personnage récurrent, Géronimo, Doudou Magne de son vrai nom.

Par Jérôme Jukal - Publié dans : Amila Jean - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 4 mars 2012 7 04 /03 /Mars /2012 11:18

Après trois romans réussis tournant autour de la politique, autour des seconds rôles, des seconds couteaux qui permettent aux premiers d’exister, d’exercer, Oppel a persisté dans cette voie avec ses deux fictions suivantes. Les deux dernières en date du côté des adultes…

 

En 2006, le romancier apporte sa plume pour ajouter une pierre à l’édifice d’une collection naissante, la “suite noire” des éditions La Branche. Une série qui revisite les grands titres des grands anciens et dans laquelle Oppel ne pouvait pas ne pas être.

C’est un titre de Manchette, l’un de ses auteurs de chevet, qu’il décide de parodier, dont il décide de s’inspirer pour commettre son propre roman. La position du tireur couché devient La déposition du tireur caché. L’écrivain nous propose une nouvelle aventure au pays de la magouille et des règlements de compte sans trop de scrupule. La déposition du tireur caché (2006)Règlements de compte au-dessus des lois parce que commandités par des personnes qui se croient d’une importance indiscutable…

Une nouvelle fois, Oppel dénonce et exploite les affaires qui ont frappé les milieux politico-financiers. On pourrait penser à une affaire Boulin au pays de la haute finance, celle qui ne s’embarrasse pas de morale, celle qui fraie avec les politiques comme les truands…

Cette affaire arrive sous nos yeux quand elle a déjà occupé le devant de la scène sans trouver d’épilogue du côté de la marée-chaussée. Nous allons parcourir les différents documents composant un courrier envoyé au commissaire chargé de l’enquête. Une lettre, des dossiers confidentiels et un enregistrement lui sont adressés pour l’aider à faire la lumière sur l’exécution et, en même temps, punir des commanditaires peu respectueux des usages en cours. Nous lisons les confessions d’un tueur à gage qui pourrait être celui que nous avons croisé dans Cartago, un pendant masculin de la Canine de Canine et Gunn ou encore l’équivalent professionnel du personnage central de Chaton : trilogie.

C’est une récréation que nous offre Oppel, une récréation réussie. Un livre pas vraiment commis en passant, même pour ce qui pourrait s’apparenter à un jeu, Oppel nous offre un ouvrage écrit avec sérieux, respect pour ses lecteurs. Un respect synonyme de plaisir partagé.

 

L’année suivante arrive sur les gondoles le dernier roman en date du romancier.

Réveillez le Président ! propose un nouvel angle dans l’approche du pouvoir politique. Après avoir exploré le monde de ceux qui sont chargés de permettre au pouvoir d’agir avec une certaine sérénité, sans la peur de l’attentat ou de l’assassinat, après avoir exploré celui de la collusion entre politique et finance et les dommages collatéraux que ce genre d’alliance provoque, après avoir étudié ou imaginé les magouilles, les stratégies (pour être plus correct), utilisées pour accéder au pouvoir ou s’y accrocher, Oppel se laisse aller à imaginer ce que ce pouvoir peut avoir d’inquiétant, de dangereux… Ce que les technologies, autres alliés des hautes sphères, peuvent représenter d’angoissant quand une confiance trop grande leur est faite.

Nous sommes dans un roman de politique-fiction qui remet en cause certains processus planifiés au sommet de l’Etat. Certains processus en place et difficilement discutables, étroitement reliés à la défense du pays… La guerre est Réveillez le président ! (2007)peut-être trop sérieuse pour être confiée à des militaires mais doit-elle autant reposer sur le silicium et ses avatars, sur les microprocesseurs et leurs connexions ? Est-ce sans risque ?

C’est une évolution de la société, désormais tributaire de réseaux et de technologies complexes, que le romancier pointe du doigt. Et pour mieux étayer son discours, le rendre plus percutant, il imagine un bug (ou bogue) au plus haut niveau de l’Etat, un dysfonctionnement qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices… Un bug d’une machine couplé à celui d’un chef d’Etat et la communication n’existe plus entre les différents niveaux de décisions militaires… Les conséquences peuvent en être dévastatrices depuis que l’Homme s’est doté d’armes pouvant détruire ou sérieusement endommagé la planète.

C’est une réflexion, un sujet que nous avons déjà entendu, une sorte de War Games (le film de John Badham) littéraire et français. Mais c’est une nouvelle fois une occasion pour Oppel de coupler à son discours une histoire prenante, un thriller efficace.

Le thriller étant le genre vers lequel il semble de plus en plus tendre…

On peut trouver ce roman parfois très (trop) technique, comme le sont la plupart des intrigues se penchant sur de tels sujets, avec descriptions précises des armes, des forces en présence. Mais d’autres traits viennent contrebalancer cette impression comme les petites phrases que chaque personnage s’autorise à un moment ou un autre sur le chef de l’Etat, affirmant qu’il n’est plus le même depuis tel ou tel événement. Oppel nous offre ainsi une liste non exhaustive de ce qui aurait pu changer le Président, des échecs qu’il a dû affronter régulièrement. Il nous offre aussi une liste des différents bugs qui auraient pu mener à une troisième guerre mondiale, une guerre nucléaire à la conclusion guère réjouissante.

 

Depuis 2007, Oppel se fait désirer. Son prochain roman est sûrement en cours ou achevé… peut-être qu’il a nécessité plusieurs réécritures, toujours est-il que notre impatience monte…

Par Jérôme Jukal - Publié dans : Oppel Jean-Hugues - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 26 février 2012 7 26 /02 /Fév /2012 17:36

Le dernier roman de Paul Colize est titré Back Up… C’est un roman noir, c’est annoncé sur la couverture. Mais avant d’être, ou tout en étant, un roman noir, c’est un roman de Paul Colize.

On retrouve avec plaisir son écriture, ses titres de chapitre qui en annoncent invariablement les derniers mots. On retrouve le plaisir qu’a Colize d’écrire et de nous offrir une intrigue travaillée, une construction élaborée qui joue avec nous, qui fixe notre attention en alternant les points de vue, à la première ou la troisième personne, ou omniscient derrière le déroulement des événements. Qui joue avec les époques, l’année dernière, ou celle d’avant, et les années 60 et leur déferlante rock qui avait pris naissance dans la décennie précédente.

Paul Colize nous offre une version toute personnelle de cette décennie et de son “sexe, drogue et rock’n roll” qui ne s’est pas arrêté avec la venue des années 70… Cette version est noire, particulièrement noire, elle nous donne une vision différente, désaxée, sur une période qui peut être mythique pour certains, qui est en tout cas historique (ça file un coup de vieux à d’autres, non ?).

Chez Colize, la drogue ou le rock’n roll deviennent inquiétants, flippants. Car c’est une manière toute personnelle qu’a Colize de célébrer le pouvoir de la musique, la puissance du son…

 

Nous suivons les trajectoires de plusieurs personnages. Un groupe de musiciens comme il en existait beaucoup au milieu des sixties, un groupe anglais, un groupe de rock, décimé sans raison apparente. Un autre musicien, un batteur Back Up (2012)belge, qui fuit l’armée puis la police, qui dégringole. A travers ces trajectoires et les enquêtes qu’elles suscitent, nous parcourons les années en côtoyant les individus en marge qui rêvaient d’un monde meilleur, d’un monde différent et ne voulaient pas de celui qu’on leur offrait, en côtoyant les milieux musicaux et leur déglingue, leur jusqu’au-boutisme dans toutes les expériences qu’il leur était donné de vivre… La drogue coule à flot, la musique devient une religion, le rock’n roll déchaîne les passions et un monde va passer près de l’explosion…

Les différents points de vue enrichissent la peinture de l’époque. Elle est vue sous des angles variés, avec pour épicentre la musique. La musique et les passions qu’elle a provoquées, chez les spectateurs ou spectatrices. La musique et les vocations qu’elle a suscitées. La musique et la récupération inévitable qu’elle a générée, son pouvoir sur les foules présentant un attrait pour nombre de personnes plus ou moins bien intentionnées.

 

Vous l’aurez compris, Colize explore l’influence de la musique et du son sous bien des aspects… Son ouvrage n’a pourtant rien de théorique. Il nous offre une intrigue prenante, il nous offre, comme à son habitude, des personnages particulièrement réussis, des personnages en marge que l’on a l’impression d’avoir croisés. Que l’on est sûr d’avoir croisés une fois le livre refermé, tellement ils sont fouillés, réels, pleins de zone d’ombre, de doutes.

Et puis, Paul Colize nous gratifie de clins d’œil avec, par exemple, l’évocation de l’objet central de l’intrigue de son roman Le baiser de l’ombre, lors d’une visite de musée. Et d’ailleurs, bien que, vous l’avez compris, la musique soit le centre du roman, la peinture est toujours présente, autre signature du romancier, amateur de cet art. Nous voyageons de nouveau, de Bruxelles à Paris, de Londres à Berlin, de Montreux à Vienne ou New York…

 

C’est bien un roman de Paul Colize, un roman noir.

Noir, car nous suivons des itinéraires qui sombrent petit à petit… nous suivons des individus qui se perdent, volontairement ou victimes d’une société de laquelle ils se sentent de plus en plus étrangers, à l’image de cette musique qu’ils ont aimée et dont ils s’éloignent, en regrettant son évolution ou l’arme qu’elle peut devenir… A l’image de ces disparitions qui jalonnent notre parcours au travers des pages.

Un roman noir car il en devient paranoïaque… et nous donne envie d’en réécouter la bande-son, l’esprit peuplé de nouvelles images pour accompagner ces morceaux évoqués au cours de la lecture et listés en fin de livre.

Par Jérôme Jukal - Publié dans : Colize Paul - Communauté : Culture Polar
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